Liste des différents chefs d’États africains avec lesquels Vergès entretient des relations ou qu’il a défendu :
Affaire Moïse Tshombé / Congo : en 1967, Vergès accepte la défense de Moïse Tshombé, alors qu’il avait signé un éditorial intitulé
Nous vengerons Lumumba dans
Révolution Africaine.
Rappel : En 1963, la prise du Katanga par les forces des Nations unies contraint Tshombé à l’exil vers la Rhodésie du Nord (actuelle Zambie), et plus tard vers l’Espagne. Il retourne au Congo pour prendre part à un nouveau gouvernement de coalition en tant que Premier ministre en 1964, mais est démis un an plus tard par le Président Joseph Kasavubu. En 1966, Joseph Mobutu, qui a évincé Kasavubu, accuse Tshombe de trahison : il est condamné à mort, et prend de nouveau la fuite pour l’Espagne. Le 30 juin 1967, l’avion dans lequel il voyageait est détourné vers l’Algérie.
Vergès est sollicité (par qui ? la famille ?) pour s’occuper de ce dossier. Avant d’accepter cette mission, il rencontre Mario Spandre, avocat et conseil de Tschombé. Le lendemain, la presse francophone annonce l’arrivée de Vergès dans le dossier. La nouvelle fait l’effet d’une bombe.
Pour quelles raisons a-t-il accepté ? Selon Jacques Givet, pour mieux « plumer la famille » du dirigeant africain ; Jacquou, lui, livre cette explication donnée par son père :
« Tschombé est l’homme de la France, Mobutu est l’homme des Américains et de la CIA. En défendant Tschombé, je défends d’abord la France, même s’il a tué Lumumba. »
La famille décide bientôt de désigner un autre avocat. Me Spandre se souvient d’un Vergès franche-ment contrarié par cette désignation. On ne sait pas s’il a conservé un rôle de conseil officieux. En tout cas, seul Me Benabdallah plaide pour la défense de Tschombé le 14 juillet 1967. En Algérie Tschombé est emprisonné jusqu’à sa mort, en 1969 d’une cardiaque.
Blaise Compaoré / Burkina-Faso : Ministre de la justice sous le gouvernement de Thomas Sankara. Il arrive au pouvoir après un coup d’État en 1987, pendant lequel Sankara est tué. Compaoré déclare que la mort de Sankara est un accident. La femme de Sankara porte plainte contre lui. Compaoré est aussi accusé (par Reporters Sans Frontières notamment) d’être responsable de l’assassinat du journaliste Norbert Zongo en décembre 1998. Sa mort a donné lieu à des émeutes et Compaoré a du annoncer la création d’une commission d’enquête indépendante. Smith et Glaser disent que Vergès a défendu Compaoré, nous n’avons pas pu trouver pour quelle affaire.
Paul Barril : officier de la gendarmerie, associé à la politique africaine de Mitterrand, ayant travaillé pour les services secrets et pour le GIGN. Il travaille pour la cellule antiterroriste de l’Élysée jusqu’en 1984. Il est impliqué dans l’affaire l’affaire des Irlandais de Vincennes (il aurait déposé des explosifs dans l’appartement de membres d’un groupe terroriste irlandais, pour que la police française ait des charges à retenir contre eux et puisse les arrêter). (1983). Barril constitue en 1988 un groupe d’action autour du président Houphouët Boigny en Côte d’Ivoire. Dans les années 1990, Barril est proche du président Haryabimana. Il est au Rwanda pendant le génocide.
Gnassingbé Eyadema / Togo : ancien président autoproclamé du Togo, assassin direct de Sylvanus Olympio en 1963. En 1999, Amnesty International avait publié un rapport accablant sur les droits de l’homme au Togo. Le gouvernement togolais a chargé un collectif d’avocats, emmené par Jacques Vergès, de poursuivre Amnesty International pour diffamation, et avait réclamé, parallèlement, qu’une commission internationale indépendante se saisisse du dossier et conduise une contre-enquête. Mais le rapport de ladite commission de trois membres, créé en juin 2000 par l’ONU et l’OUA, est accablant pour le régime. Il a conclu à l’existence de
« violations systématiques des droits de l’homme » et demande aux autorités togolaises d’en poursuivre les auteurs. Dans ce document de trente-sept pages, rédigé après une mission de cinq semaines sur le terrain et à partir de "plus de cent témoignages" — dont ceux de pêcheurs béninois ayant indiqué quelques tombes de cadavres rejetés par la mer, les trois enquêteurs estiment avoir "la conviction que les allégations concernant les exécutions extrajudiciaires perpétrées au Togo devraient être prises en considération". Ils affirment en outre que
« plusieurs éléments semblent indiquer qu’elles seraient le fait de personnes liées à des forces de sécurité, à la gendarmerie et à des milices armées, apparemment soutenues et encouragées par le Premier ministre, Agbeyomey Kodjo, [qui]
en plus d’exécutions extrajudiciaires se seraient rendues coupables de tortures de détenus, de viols et d’enlèvements de femmes. »
Moussa Traoré / Mali : dictateur qui fait tirer sur la foule en 1991, faisant des centaines de morts. En 1992, le sociologue et député socialiste suisse Jean Ziegler déclare dans Libération que Moussa Traoré avait viré sur un compte suisse 1 milliard et demi de francs appartenant au Mali. Traoré attaque Zie-gler en diffamation et est défendu par Vergès. Le tribunal rejette sa demande de 100 000 francs de dommages et intérêts, Ziegler doit verser seulement 1 Franc.
Autre procès : après des révoltes estudiantines qui ont vu l’armée tirer sur la foule, Traoré est renversé le 26 mars 1991. Il était au pouvoir depuis 1968. Moussa Traoré sera condamné à mort lors du procès "Crimes de sang" et du procès "Crimes économiques" (les peines furent ensuite commuées en déten-tion à perpétuité). En ces deux occasions, il essaya de justifier et de valoriser sa gestion des affaires maliennes pendant 23 ans, mettant sa chute au compte d’un complot ourdi de l’extérieur.
Déclaration de Vergès à propos de Traoré :
« Prenons Moussa Traoré, à Bamako. Il a été renversé à la suite d’une émeute organisée par le gouvernement français. L’ambassadeur français ne sortait pas de l’ÉNA, il sortait de la « Piscine » et il y avait entre Mitterrand et Traoré un différend personnel : lorsque Mitterrand était candidat, il avait voulu être reçu comme un président à Bamako et Traoré avait refusé. » J’ai défendu Moussa Traoré ; il y avait parmi les parties civiles un confrère français. Ce confrère a invoqué une jurisprudence qui est celle de la loi anti-casseurs. Contre les « Tyrans » on invoque n’importe quoi ! Pendant deux mois, le procès a été retransmis tous les jours à la télévision malienne, intégralement. Au début du procès, le gouvernement Malien, qui avait succédé au coup d’État, a été très correct et m’a affecté quatre gardes du corps. J’ai plaidé en dernier, et ma plaidoirie s’est terminée par la phrase : « vive le président Moussa Traoré ! » et toute la salle était debout. Il y a une vision raciste chez les ONG françaises. Pour elles, un autocrate africain est un roi nègre. En revanche, on est indulgent pour un autocrate occidental ».
(Avocat du Diable, Avocat de Dieu, Presses de la renaissance, 2001).
Denis Sassou N’Guesso / Congo-Brazzaville, Omar el-Hadj Bongo / Gabon, Idriss Deby / Tchad : Défendus par Vergès dans le cadre de l’affaire Verschave : président de l’association Survie, qui se spécialise dans la publication de livres contre la Françafrique, Verschave a publié le livre Noir Silence, qui lui vaut un procès pour offense à chefs d’États étrangers. La Cour d’appel de Paris a débouté le 3 juillet 2002 le président tchadien Deby, le président congolais Sassou Nguesso et le président gabonais Omar Bongo, lesquels étaient défendus par Jacques Vergès.
Mais Verschave a très mauvaise presse : l’association Survie, qu’il a présidée, est suspectée de liens avec le Front Patriotique Rwandais de Paul Kagamé, parti soupçonné d’être à l’origine de l’attentat contre l’avion de Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, attentat qui a déclenché le génocide. Le prédécesseur de Vers-chave à la présidence de l’association Survie, Jean Carbonare, occupe aujourd’hui de hautes fonctions dans le FPR. Les détracteurs de l’association Survie (Stephen Smith, Jean-Pierre Tuquoi — Le Monde, certains journalistes de Libération, la gauche socialiste en général) accusent l’association d’être noyautée par certains intérêts africains, notamment Rwandais. Les mêmes détracteurs lui reprochent de ne pas se rendre sur le terrain et de ne construire son argumentaire que sur la base de seconde main, articles de presse par exemple.
Alassane Ouattara / Côte d’Ivoire [à partir de 1999] : soutenu par Vergès, il se voit refuser la nationalité ivoirienne (Konan Bedié ne veut pas qu’il se présente à l’élection présidentielle). La Côte d’Ivoire lance des procédures judiciaires contre lui, Vergès le soutient et l’aide dans ses démarches. Étonnamment, Vergès soutient aussi l’état Ivoirien et Gbagbo contre la rébellion du Nord, d’où est originaire Ouattara, et qui est acquise à sa cause.
Abdoulaye Wade / Sénégal : la justice sénégalaise le suspecte de responsabilités dans l’assassinat de Babacar Seye (15 mai 1993), président de la cour constitutionnelle. Il est blanchi en 1994, mais reste en prison un moment pour atteinte à la sûreté de l’état, en raison de sa responsabilité dans des émeutes en février 1994.
Itihi Lekoundzou / Congo Brazzaville : ancien ministre des finances, condamné en 1991 à quinze ans de travaux forcés pour avoir détourné des fonds en 1987, innocenté finalement en 1992 (recours de la défense en cassation). Procès relativement médiatique.
Mohamed Diawara / Côte d’Ivoire : ministre de Houphouët-Boigny, emprisonné au Burkina pour détournement d’argent. Vergès ne le défend pas directement, mais obtient sa libération par des pressions indirectes. Pas de procès au tribunal.
Affaire du Beach / Congo Brazzaville : des disparitions à grande échelle ont eu lieu entre le 5 et le 14 mai 1999 (personnes qui s’étaient réfugiées dans la région du Pool — zone de forêt tropicale au sud de Brazzaville — pendant la guerre civile de 1998.) Ces personnes étaient passées en République Dé-mocratique du Congo et étaient revenues au Congo Brazzaville par le port fluvial de Brazzaville (port qui s’appelle le Beach), grâce à un accord tripartite définissant un couloir humanitaire, sous les auspices du Haut-commissariat aux réfugiés (HCR). L’association des parents des personnes arrêtées par la force publique et portées disparues a recueilli et collecté les témoignages de nombreuses familles sur les circonstances des disparitions. Sur une période allant de mars à novembre 1999, on a recensé plus de trois cent cinquante cas de disparitions.
Une plainte a été déposée sur le fondement de la compétence universelle pour torture, disparitions forcées et crimes contre l’humanité.
Parmi les accusés, Norbert Dabira est défendu par Jacques Vergès. Le Général Dabira est inspecteur général des armées. Il rend directement compte au Ministre de la Défense. D’après la ligue des droits de l’Homme, qui s’est constitué partie civile, la responsabilité de Dabira ne fait pas de doute.
Côte d’Ivoire / 2000 : la Côte d’Ivoire de Gbagbo accuse l’ancien président Henri Conan Bédié de s’être enrichi pendant son mandat, et demande à la Suisse de geler ses comptes en banque. La Côte d’Ivoire est représentée par Jacques Vergès et Dominique Poncet.
Un tiers des affaires que Vergès instruit est, dit-il, « africaines » ; « Hier l’avocat des nationalistes et des révolutionnaires, il défend aujourd’hui des autocrates menacés et des dictateurs déchus » (page 119 dans le Smith /Glaser).
Citation de Vergès à propos de la politique africaine des socialistes :
« Ils se disent : qu’est-ce que la Côte d’Ivoire ou le Togo nous emmerdent avec leur café ? Le Brésil ou la Colombie en produisent trois fois moins cher… Qu’est-ce que la Côte d’Ivoire ou le Cameroun nous emmerdent avec leurs bananes ? Cela concurrence la banane antillaise… Et ainsi de suite. La droite gaulliste ne raisonne pas comme cela. À gauche, c’est le raisonnement de la marquise de Pompadour ou de Voltaire traitant le Canada de quelques arpents de neige. Ce que le Canada était, effectivement. Mais ces quelques arpents de neige, si la France les avait conservés… Bref, ce raisonnement qui me navre, de la part des gens sans envergure, sans vision prophétique ».
* Source principale : Antoine Glaser, Stephen Smith, Ces Messieurs Afrique, le Paris-village du continent noir, Calmann-Levy 1992. (p. 105 : « Jacques Vergès, l’Avocat ».)