DES INDICES GÉOGRAPHIQUES
« Il y a même un sultan de Zanzibar, le grand-père de celui que les copains viennent de virer. Quant aux camarades, si le cœur t’en dit, c’est là-bas, au fond de l’Avenue, au pied du Mur. »
« Mais plus j’approche, plus ma joie me fait mal ; reflets de la lagune déjà, filaos bleus, moiteurs poilues, sourire de l’hôtesse, rosé bonbon, les Gondwanas ont un verbe réfléchi pour le mot bonheur, intraduisible. Lumières de la Ville, enfin !
Voyageurs bonne nuit et bienvenue ! Au bord du golfe des Atlantes, la côte du Café étire pour vous ses plages enchanteresses. Venez vivre à l’indigène sans souci dans le plus grand confort ! Vise le hangar où on a été refoulés il n’y a pas si longtemps, et le directeur d’Air-Lémur qui insistait sans y mettre malice (se payait-il notre tête en douce ?) pour nous loger à l’hôtel des Cocos.
Et le gendarme métro aux yeux de chien, un jour on vous dit de coffrer les gens, le lendemain on vous commande de leur présenter les armes, on a l’air malin ! »
« — À votre guise mais, dites-moi, si vos sbires demain vous posent des questions, quel passé m’inventerez-vous ?
— Aucun, personne ne peut plus briser une vie en miettes, j’ai au moins gagné cette assurance.
— Bonsoir Messieurs. Faites-moi une place entre vous deux ! Le plus vaincu de nous, Monsieur le gouverneur, n’est pas qui vous croyez, la hauteur d’une vie compte moins que sa trajectoire, bien né vous étiez battu d’avance, pas moi, comme vous je tourne le dos à la vie, ce n’est pas le pire, je le tourne aussi à mes rêves. Et toi, camarade, laisse tout espoir, je l’ai vu, il ne cédera pas.
— L’entêtement nous justifie.
— C’est ce qu’il m’a dit : déposer le bilan, pour qui me prends-tu ? Un PDG ? La faillite suppose qu’on a accepté une échéance. Vous ne pouvez rien contre ceux qui prennent leur temps.
— Quelle proposition obscène lui portais-tu ?
— La direction du Bureau des affaires lémuriennes avec les moyens nécessaires pour en faire un laboratoire d’idées à l’échelle du continent, les forces productives sont neutres, les termes dl’échange intéresse autant les sous-prolétaires que les rois.
— Plus prosaïquement, traduire en jargon marxiste ce qu’il n’aurait pas inspiré, et qu’est-ce qu’il t’a répondu ?
— Merde.
C’est un mot qui prend toute sa force dans les lieux de supplice.
— Parles-tu de rattraper l’Europe ? Joli programme ! Opposes-tu notre retard technique à vos rêves éveillés ? On peut faire du retard un accélérateur ! Notre croissance est reconnue par les experts. »
« Mais attention, Messieurs, cette position éminemment favorable de quasi-monopole ne dure pas, il faut voir après, l’hydrolat et l’extrait mou, d’autres se lancent dans la voie que vous frayez !
Sans compter qu’avec l’élévation du niveau de vie, la démographie va diminuer, ainsi que la délinquance. Et les riches trouveront toujours trop chers les yeux, le cœur et le foutre du pauvre ! Leurs laboratoires travaillent jour et nuit à inventer des produits de substitution.
Déjà des rats saignés à blanc repartent gonflés à bloc de super. Ne ratez pas par sectarisme la seule Révolution qui vaille, la Révolution industrielle !
« Économiste à la gomme, malgré tes prophéties de malheur nous aurons à l’horizon 1984 deux téléphones pour trois familles, c’est signé, une voiture pour deux, c’est dans la poche, un frigo par foyer, c’est dans le sac, on aura rattrapé la Bulgarie ! Allez ! débarrassez-moi de ce mécréant, c’est l’heure de la prière ! Mettez ses œufs au frais pour l’Université Amerigo, ça complétera leur collection entre la cervelle du Duce et la main du Che.
Nous voilà riches d’un mort de plus, tombé comme tout le monde, front contre terre, dans la lumière bleue des couteaux.
Il n’avait pas d’autre choix que la rébellion ou la soumission, que tu refusais également ; »
« Rallume-les, reconstruis nos cases en bois ronds, replante de songes les pentes des volcans.
À vos ordres, pièces d’Inde, femmes perdues, minerai noir, soldats de fortune, bois d’ébène, pirates, coolies, libertins mes ancêtres et mes frères !
Adieu ! le temps de fleurir est venu, de mettre sur notre tête un autre ciel et du corail clair dans tes cheveux d’océan. »
LE PÈRE LACHAISE ?
Mon train, le temps d’aller au cimetière, un petit rectangle de patiences et de fiels, à quoi bon ? Leur tombe est en nous. »
DES INDICES SUR SA CLANDESTINITÉ
« Ils peuvent venir, ils ne trouveront rien, ni scapulaire à mon cou, ni chiffre à mon mouchoir, ni griffe à mon blouson…
— Ton portrait-robot n’est pas aussi vague.
À tes yeux mais aux leurs ? Je deviens invisible quand j’enlève le masque qu’on me met d’office. Quel juge, même d’un tribunal Russel, reconnaîtrait le Christ dans la rue sans son auréole ? »
« J’aimerais que tu puisses t’arrêter quarante-huit heures à Madrid. Le temps, au Ritz, leur pied-à-terre, de changer de silhouette et de m’enquérir d’excursions que je ne ferai pas, les voilà accompagnés d’un aigle blanc. Mais enfin mademoiselle, qui sont ces gens qui m’ont importunée hier à Palma et que je retrouve ici ? Le nègre est un trafiquant d’armes, le mulâtre un journaliste, Mister Devlin est un diplomate, Jean-le-Blanc seul était digne d’être nommé.
— Sais-tu qui c’est ? Le premier secrétaire de l’ambassade à Tibar. C’est la deuxième fois en un mois qu’il traverse ma route, les armes c’était l’appât pour attirer le rat.
— Vous enlever ? Mais pour vous déposer où ?
Entre les oubliettes du monde libre et celui qui aspire à le devenir, ils ont l’embarras du choix, dans un cas je disparaissais sans laisser de trace, ni vu ni connu ; dans l’autre on faisait suivre le colis au camarade président.
— Avec la complicité avouée de la CIA ? »
L’ACTIVITÉ CLANDESTINE : LA TRAQUE, LA CACHE, LES AMIS
« Dans son palais blanc, au silencieux camarade Walter regardant pleuvoir autour de lui les têtes dans le Moscou des grandes purges ; Staline en tenue de maréchal triomphant entre Roosevelt malade et Churchill que la paix déjà rapetisse, au militant en vareuse s’inclinant dans la grande salle des colonnes sur le corps de son ami Kirov et baisant ses lèvres glacées ?
— Tu t’es jeté dans la gueule du loup pour le
protéger ?
— Le moyen de faire autrement après que le taxi-brousse l’eut laissé dans la nasse à la merci du premier barrage ?
— Et toi, avec ton passeport du Pount, tu ne parles même pas pountoc ?
— C’était un risque à prendre.
— Et s’ils t’avaient arrêté ?
— J’aurais fait un scandale et donné l’alerte, la dignité pour un militant ne consiste pas à suivre dignement le premier truand venu.
— Le couvrir de ton corps ?
— Où est le mal ? Si tu avais pu est-ce que tu ne l’aurais pas fait ?
— Peut-être n’aurai-je pas osé en décider toute
seule.
— En quoi tu aurais eu tort, la prochaine fois que tu voudras t’offrir ne demande l’autorisation de personne. »
« Pourquoi étais-je venu là où on ne m’attendait pas, sinon pour le sauver ? Mais comment faire ? Il était trop tard pour le télégramme codé, il risquait même de leur donner sa piste. C’est sur place que je dois m’interposer mais comment encore ? Je suis interdit de séjour en Suisse et les flics de Cointrain me connaissent, mes papiers ne me sont d’aucun secours. Aller en France par la route et revenir de Ferney sur la partie française de l’aérodrome ? Mais de là je ne peux aller qu’à Paris où je devrai repasser un contrôle, on m’y connaît aussi, les aéroports ont leurs physionomistes, pas question d’utiliser une autre identité, ça leur donne quatre heures pour prévenir leurs collègues de Port Café, les flics sont solidaires, le temps largement de me tendre un traquet.
Et partir par Zurich ? Voilà la solution ! Genève-Zurich est une ligne intérieure, pas de contrôle. À Zurich, Kloten plutôt, ils ne me connaissent pas de vue, il y a longtemps que la presse n’a pas publié ma photo et je ne porte plus de lunettes. Ai-je un vol au moins ? Via Londres… »
« La première fois que j’ai traversé le lac, c’était avec Bachir, nous étions recherchés, un ami m’avait donné l’adresse d’un fringant résistant qui devait nous aider, c’était l’hiver, nous sommes tombés sur un petit vieux précoce qui a écouté nos explications avec le même air horrifié qu’il aurait eu si on lui avait proposé un coït anal, il a fini par nous mettre à la porte, la belle âme, en nous bénissant, je l’aurais tué.
Je me suis rappelé un copain qui avait épousé une fille du coin et s’était établi, rangé plutôt, dans la région, ce que tous, on aurait pu faire un jour ou l’autre ici ou ailleurs si chaque fois l’ange gardien ne nous avait retenus, mais lui n’avait ni ange ni tenue visiblement, on lui avait battu froid et voilà que tout à coup il pouvait être utile à cause de cela même qu’on lui reprochait. »
« — Le vrai pouvoir c’est transfuser sa vie aux rêves de son temps, de ce pouvoir-là j’ai plus dans ma prison que lui dans son palais entre ses mythomanes et ses affairistes.
— Je l’ai informé de ta visite à Port Café et que tu avais failli te faire coffrer. Ils s’en sont aperçus trop tard, c’est en tout cas la version officielle. La police de l’air photographie tous les passeports.
— Je n’avais rien remarqué, ce que c’est que le progrès.
— Une commission les examine tous les matins, c’est le Président, l’autre, qui t’a reconnu, tu n’aurais pas changé. »
POUR QUELLE IDÉOLOGIE ? QUELLE CAUSE ?
— « Pot-de-vin » ! N’ayez pas peur du mot quand la chose ne vous effraye plus.
— Vous m’aviez dit qu’il était honnête.
— Idiot mais intègre, ce sont mes paroles exactes, je n’ai pas dit que son honnêteté était incurable.
— Est-ce vous monsieur le Président qui avez ordonné cette enquête ?
— Dans ce cas j’aurais eu la courtoisie de vous informer, c’est une initiative de ces messieurs de la Sécurité qui préparent ma succession.
— Que dois-je faire ?
— Vous ? Rien, voyons ! C’est votre subordonné mais c’est un chef historique et en plus il pourrait être votre père. Je lui ferai payer en temps voulu sa bêtise, sans remède elle, vous devez accepter le capitalisme en bloc avec ses pots-de-vin comme vous acceptiez la révolution en bloc avec ses bains de sang, la couleur ne change pas. À propos votre camarade refuse toujours de faire son autocritique, avec les fanatiques nos Beria sont moins efficaces. Dieu sait pourtant que je ne leur refuse rien, pas même leur dernière lubie, un bloc opératoire.
— Écoute, ministre, je suis prêt à tuer cinquante personnes et y passer moi-même pour le sauver, que dois-je faire ?
— Rien, abstiens-toi de ces gestes juvéniles, moi seul pourrais quelque chose et sans risquer ma vie, le rendement ne se mesure pas au mètre du sacrifice, il me suffirait de convoquer quelques correspondants de la presse impérialiste, vos amis sont trop prudents, et de leur bouffer le morceau, mais je ne le ferai pas, j’ai retrouvé mes esprits, je suis un homme politique pas un aventurier.
— Pour toi, combattre un ordre dépassé, je ne dis même pas injuste, est de l’aventurisme ?
— Si tu t’y prends trop tôt, avant qu’il ne soit condamné, oui. Le succès est un juge impartial, il proclame Lénine innocent, il désavoue Rosa Luxembourg.
Derrière les palissades peintes aux couleurs nationales qui vous cachent, rêveurs des bidonvilles, veillez ! Vous êtes les réalistes ceux-là ne sont que des spéculateurs. Tu vois, depuis ce matin deux questions me tourmentent : Va-t-il mourir ? L’Organisation lui survivra-t-elle ? Et je souhaitais n’avoir à répondre qu’à la première, et répondre non, c’était une faiblesse, je sais qu’il faut dire oui, oui, encore oui et ne compter que sur nous et que c’est bien ainsi.
— Et les Russes ?
— Tu plaisantes ?
Pas du tout, je me rappelle l’éloge que Mikoyan a fait de lui lors de l’affaire du faux complot communiste monté par le camarade Président contre sa première opposition.
— Les politiciens les intéressent, pas les rebelles !
— Et les autres ?
— Ce que ceux-là nous doivent c’est leur victoire, rien d’autre, pas même l’aveu public de notre solidarité, en politique aussi, les sentiments cachés, les liaisons secrètes ne sont pas les moins forts.
— Tu ne réponds pas à ma question, révolutionnaire du Tendre. Et les porteurs de valises, les seigneurs de manifestes que vous traitez de putains une fois le coup tiré ?
— De qui parles-tu ?
— Le correspondant d’USP à Tibar est arrivé quelques heures avant toi, il est prêt à vous aider si vous renoncez à le traiter d’agent, sans aucune
preuve, paraît-il. »